Le document oublié de l’histoire suisse

Presse 15-09-2015 Le Temps
Print Friendly

Article de François Nordmann pour le journal « Le Temps ».

La date du 12 septembre 1848 marque l’adoption de la première Constitution fédérale que le peuple suisse s’est donnée et la naissance de l’Etat fédéral. Fruit de la révolution libérale qui grondait en Europe, la loi fondamentale a doté la Suisse des compétences qui ont permis l’essor de l’économie, par la maîtrise et l’amélioration des infrastructures – transport, communication, unification de la monnaie, suppression des douanes à l’intérieur du pays, libre circulation des personnes et des biens. En même temps, elle proclame l’avènement des libertés et de l’Etat de droit, qui sera encore développé et mis au point avec la révision totale de 1874.

Pourtant, c’est une date mal aimée. Trop proche des luttes qui ont abouti à la campagne du Sonderbund quelques mois plus tôt, trop marquée par les divisions confessionnelles et idéologiques qui caractérisaient l’époque, la journée du 12 septembre 1848 n’a donné lieu à aucune réjouissance marquante, si ce n’est une modeste fête populaire à Berne même.

De fait, la nouvelle loi fondamentale a favorisé la construction d’une entité visionnaire, tournée vers l’avenir. Elle a fondé les conquêtes de l’économie et des droits fondamentaux tout en intégrant les cantons, même les plus récalcitrants, dont elle ménageait le statut et la plupart des prérogatives. Comme William Rappard l’a relevé dans l’ouvrage qu’il a consacré au centenaire de la Constitution fédérale en 1948, celle-ci a bénéficié d’une évolution qui a commencé avec la République helvétique en 1798 et s’est poursuivie avec l’Acte de médiation de 1803 et le Pacte fédéral de 1815. Cependant, lorsque le Conseil fédéral a proposé de célébrer en 1998 à la fois le bicentenaire de la République helvétique et le 150e anniversaire de la Constitution fédérale, le parlement s’y est opposé: les événements violents de 1798, et notamment l’occupation de la Suisse par les armées françaises rendaient inopportune la commémoration de la Constitution imposée à la Suisse, quand bien même elle comportait les premiers éléments de l’égalité et de la liberté des citoyens…

Aucun des mythes qui nourrissent les croyances historiques de la Suisse n’est issu de 1848. L’événement fondateur de la Suisse telle que nous la connaissons n’est pas inscrit au calendrier des fêtes nationales. Ce moment fort de notre histoire a garanti l’indépendance de la Suisse, la remarquable flexibilité de son ordre constitutionnel et les conditions cadres de son expansion économique, mais il ne participe pas de l’imaginaire collectif.

C’est pour rappeler l’importance de cet anniversaire et la signification de ce jour qu’une douzaine d’associations ont rassemblé leurs sympathisants et leurs membres le 12 septembre dernier dans une salle de l’Université de Berne. Plusieurs orateurs, dont l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss, les professeurs Georges Kreis et Andreas Auer, ou encore Mme Monika Rühl, directrice générale d’economiesuisse, ont rappelé les valeurs de la Suisse de l’ouverture et évoqué les défis auxquels elle a su faire face dans le passé et ceuxqu’elle doit affronter à l’avenir. Le problème des accords bilatéraux avec l’Europe figurait au coeur des discours. Un débat entre deux journalistes, Daniel Binswanger, rédacteur de Das Magazin du Tages-Anzeiger, et Chantal Tauxe, rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo, a mis fin à la manifestation.

Le lendemain, la présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga a traité à son tour de l’origine de la Suisse moderne dans le remarquable discours qu’elle a tenu à l’occasion du 500e anniversaire de la bataille de Marignan.

Elle a tout d’abord fait justice des mythes qui entourent le souvenir de cette bataille: «Nous n’avons pas le droit de travestir le passé pour servir les causes d’aujourd’hui.» Or, Marignan n’est ni la dernière bataille menée par les Confédérés, ni le point de départ de la neutralité. Sans vouloir sous-estimer l’importance des mythes, nous devons cependant veiller à ne pas nous laisser enfermer dans le passé. Pour de nombreuses étapes importantes qui conduisent à la Suisse d’aujourd’hui, nous n’avons ni mythes ni lieux de mémoire. Et pourtant ces jalons sont d’une importance capitale pour l’image que nous avons de nous-mêmes.

«Pensons notamment à la fondation de l’Etat fédéral par l’adoption de la Constitution de 1848; à l’intégration progressive des minorités linguistiques, confessionnelles et politiques; au développement des droits populaires, à l’émancipation des femmes; à l’établissement de l’Etat de droit; à l’insertion de la Suisse dans le concert des nations», a poursuivi la conseillère fédérale. «Ces temps forts de l’histoire suisse ne se sont pas déroulés sur un champ de bataille, et les combats qu’il a fallu livrer ont requis non pas des armes, mais des arguments et des bulletins de vote, maniés par des héroïnes et des héros du quotidien.»

Pour être facultatif, l’hommage rendu au document qui a créé la Suisse moderne n’en exprime pas moins, par sa simplicité même, la force de ce qui a été  accompli en 1848.